dimanche 23 mars 2008

Gazette de Paris #16

Mange pas tes doigts !

(Alex Prager, http://a-dream-like-this.blogspot.com/)

Je suis dans ma tête, j’y suis plus. Je suis dans ma tête, j’y suis. J’y suis, j’y suis plus. T’es où ? Je sais plus.
Arrêter de se poser des questions. Je rends les armes. Que tout le monde se taise. On fait une pause juste pour cette semaine, parce que j’en peux plus. On fait comme les bébés, on suce son pouce plutôt que de se manger les doigts, plus que deux réponses possibles, oui, non, j’aime, j’aime pas. Je ne pense pas, je ne pense pas, je ne suis pas, vous ne me voyez pas.

Ça c’est un défi ou je ne m’y connais pas. Je ferme les yeux, putain, les parasites sont encore là, mon cerveau est bourré d’interférences… j’ai beau essayer de faire illusion, de me laver avec du bébé Cadum, j’ai du mal à retrouver l’insouciance. J’ai encore rêvé que je faisais du patin à roulettes sur du gravier. Grand, grand moment de solitude, j’ai les genoux tout écorchés.
Bon, mais vous faites quoi vous quand vous ne pensez pas ? Vous profitez de la vie, bah tiens, elle est bien bonne, c’est pas un peu trop facile ça ? Parce que moi j’ai l’impression qu’il y a le narrateur principal et moi, acteur et parfois spectateur, malgré moi. Comme si une histoire parallèle me collait au cul. Forcément, j’y suis plus.

Je pose la tête sur le ventre de ma sœur, la grosse bulle protectrice, le coquillage à travers lequel on écoute la mer. J’y suis, au cœur de la mère, et j’entends celui de l’enfant. Ça fait un bruit sourd et rassurant, ils ont l’air bien tous les deux là-dedans. Et là je me dis que le bébé a quand même la chance improbable de ne pas entendre avec distinction les grosses conneries et la vulgarité dont mes oreilles sont parfois victimes.

L’autre jour à la laverie, cette poufiasse, j’ai failli lui enfourner la tête dans le séchoir électrique. Heureusement, mon esprit divague et je me rappelle les fantasmes de mes copines :
- J’aimerais qu’il me prenne sur la machine à laver, mais je n’ose pas le lui demander.
- Bah moi, c’est pas pratique, on fait la lessive au lavomatique.
Et c’est là que la médiocrité du quotidien peut être améliorée. Quand, un samedi après-midi, vous achetez une machine à laver chez Darty. C’est dans ces moments-là que les options prennent tout leur intérêt, que ce n’est pas le moment de lésiner sur un programme complet : prélavage, essorage, séchage, repassage, mariage. Prenez toute la panoplie.
Je n’écoute pas de la musique pour le plaisir d’entendre inlassablement les trois albums qui tournent en boucle sur mon Mp3. Mes écouteurs sont là en cas d’extrême urgence, d’angoisse de la connasse ou des enfants qui pleurent, pire de la banalité, chose de la vie à laquelle on peut difficilement échapper. « Passe-moi le sel », tout ça, c’est pas pour moi. Vous me direz, on va pas en faire une comédie musicale à chaque fois… bon bah vas-y passe-moi le sel…

Pauvre petite chose. Non, non, ne sors pas. Ne te laisse pas avoir, les bikinis ont remplacé les collants en laine à Monoprix, mais c’est un leurre, il fait encore beaucoup trop froid. Prends exemple sur moi, quand il grêle, je reste chez moi, dans la vie, toujours essayer de profiter d’une accalmie. Petit enfant, tu fais le malin, hein. Quand je serai grand je serai…. Blablabla, si tu crois que c’est aussi fastoche. Tu vas me répondre, c’est celui qui le dit qui y est, et ce serait fort à propos. Que sont devenus mes rêves d’enfants ? Je voulais être bouchère.
1. Ça peut toujours arriver si on me fait trop chier.
2. Dexter n’a qu’à bien se tenir.
3. Y’a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Cette semaine j’ai rencontré un garçon. Hector, un mois et demi. Je le prends dans mes bras. Toi, tu bois encore du petit lait, moi je m’enfile du rouge, du blanc, et une petite liqueur qui fait tout passer, promis, j’essaie de ne pas te laisser tomber. Tu vomis pour un rien, moi, je tiens de mieux en mieux le coup. Enfin, hier soir, il n’aurait pas fallu trop s’amuser à me tapoter sur le dos pour me faire faire mon rot. Tu passes de bras en bras, moi aussi puisque c’est ça. Sauter sur des genoux dans une jouissance ébahie, en grimacer de plaisir, hier, je n’étais qu’un corps entre des bras. On se dit à la prochaine fois, on sait qu’on ne se reverra pas, la question ne se pose même pas. Je ne suis que jouissance, j’avais prévenu, cette semaine, je ne pense pas.

Finalement on est plutôt heureux tous les deux. Moi, j’ai du bleu aux yeux, toi tu arrives à ne pas penser, ne sois pas pressé de voir tes doigts saigner à force de les manger. On va inlassablement te le répéter : mange pas tes doigts ! Ils sont miniatures, minuscules, délicats. Moi je les ai déjà coincés dans plusieurs portes avant de me rendre compte qu’ils pouvaient me servir de petits encas, ça fait mal, mais tout va bien, c’est à croire que j’aime vraiment ça.

3 commentaires:

Violaine Schütz a dit…

j'aime beaucoup cette note!
Violaine

Anonyme a dit…

quand les gens ne pensent pas, c'est qu'ils réfléchissent....

Eugénie a dit…

je m'en rappelle maintenant !!! c'est toi qui avait choisi le vendeur quand tu m'a accompagnée chez Darty acheter une machine à laver (il y a 7 ans déjà !! oups !). La garantie ne marche plus.... mais l'essorage voui !!!! eheh !